Entre chômage, manque de perspectives, crise de confiance envers les institutions et quête d’un avenir meilleur, de plus en plus de jeunes Tchadiens nourrissent le rêve de quitter leur pays. Si certains ont déjà franchi le pas et dénoncent un système qui, selon eux, étouffe leurs ambitions, d’autres estiment au contraire que le Tchad reste une terre d’opportunités qui mérite d’être construite plutôt qu’abandonnée.

« Ici, beaucoup de jeunes ne rêvent plus de réussir au Tchad, mais de réussir ailleurs. » Cette phrase revient souvent dans les rues de N’Djamena et résume le sentiment d’une partie de la jeunesse. Entre chômage, manque de perspectives et défiance envers les dirigeants, nombreux sont ceux qui voient l’émigration comme la seule issue.

Installé au Canada depuis quatre ans, Mahamat Abdelkerim, 31 ans, ne cache pas son amertume. « Je n’ai pas quitté le Tchad par plaisir. J’ai quitté parce que je n’avais plus d’espoir. Nous avons étudié, obtenu des diplômes, mais les emplois sont rares et, bien souvent, les recrutements dépendent des relations plus que des compétences. Beaucoup de jeunes finissent par croire que leur avenir ne peut pas se construire chez eux. »

En France, où elle poursuit un master en gestion publique, Mariam Youssouf, 27 ans, partage un constat similaire. « Le problème n’est pas seulement économique, il est aussi politique. Les jeunes ont le sentiment que leur voix compte peu et que les opportunités sont réservées à une minorité. On aime notre pays, mais il est difficile de bâtir un projet de vie quand les perspectives restent limitées. Je rêve de rentrer un jour, mais seulement si les conditions changent réellement. »

À N’Djamena, Madjitangué Armand, 24 ans, prépare déjà son départ. « Si j’obtiens un visa, je partirai sans hésiter. Je ne veux pas passer des années à attendre un emploi qui ne viendra peut-être jamais. Mes parents ont fait des sacrifices pour mes études, mais aujourd’hui, je ne vois pas d’avenir. Je préfère tenter ma chance ailleurs que de rester prisonnier de l’incertitude. »

Mais tous les jeunes ne partagent pas cette vision. Hisseini Mahamat, entrepreneur de 28 ans, refuse de céder au découragement. « Oui, les perspectives de développement restent limitées et les difficultés sont réelles. Mais le Tchad est encore un pays où beaucoup reste à construire. C’est justement là que se trouvent les opportunités. Si tous les jeunes compétents s’en vont, qui bâtira le pays ? On ne peut pas fuir et laisser le Tchad entre les mains de ceux qui n’ont même pas la capacité de gérer la cour de leur propre maison. Le changement ne viendra pas de l’extérieur, il viendra de ceux qui décideront de rester et d’agir. »

Ces témoignages trouvent un écho dans les analyses du sociologue sénégalais Ibrahima Guissé, spécialiste des migrations africaines. Selon lui, le départ des jeunes ne s’explique pas uniquement par la pauvreté. Il résulte aussi d’un manque de perspectives, d’un sentiment d’exclusion et d’une perte de confiance envers les institutions. Dans ses recherches, il souligne que la migration devient souvent un projet familial et social, porté par l’espoir d’une ascension économique et d’une vie plus digne. Pour Guissé, tant que les États africains ne créeront pas davantage d’emplois, ne renforceront pas la gouvernance et n’offriront pas de réelles perspectives à leur jeunesse, le rêve de l’étranger continuera de séduire des milliers de jeunes, même si certains choisissent encore de croire au potentiel de leur pays.

Sakhaïroune Ousmane Kikigne

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