De la multiplication des associations à caractère communautaire à la glorification des appartenances sur les réseaux sociaux, le repli identitaire gagne en visibilité au Tchad et dans sa diaspora. Amplifié par les tensions politiques et les répercussions de la guerre au Soudan, ce phénomène transforme progressivement la diversité nationale en terrain de rivalités, de démonstrations de supériorité et de fractures sociales.
Le Tchad se trouve confronté à une contradiction préoccupante : une diversité humaine et culturelle susceptible de constituer un puissant levier de cohésion nationale devient, dans certains espaces, un instrument de démarcation, de compétition et d’exclusion. À mesure que les appartenances communautaires occupent le débat public, la citoyenneté semble parfois reléguée au second plan, derrière des solidarités fondées sur l’origine, le clan ou la filiation.
Cette évolution se manifeste notamment à travers la multiplication d’associations, de plateformes et de regroupements dont l’identité provinciale, départementale, cantonale ou clanique constitue le principal marqueur. De telles organisations ne sont pas nécessairement problématiques : elles peuvent préserver les langues, transmettre les traditions, soutenir les ressortissants et favoriser le développement local. La dérive commence lorsque la valorisation culturelle se transforme en entreprise de domination symbolique, en exclusion des autres ou en démonstration de supériorité collective.
Le phénomène atteint également les espaces numériques. Facebook, TikTok, WhatsApp et d’autres plateformes accueillent des publications dans lesquelles certains internautes cherchent à démontrer la puissance, la prééminence historique ou la prétendue supériorité de leur province, de leur canton, de leur clan, voire de leur sous-clan. L’identité devient alors un étendard brandi dans des querelles personnelles, des rivalités politiques et des confrontations mémorielles. L’appartenance n’est plus seulement revendiquée : elle sert parfois à hiérarchiser les citoyens.
La diaspora n’échappe pas à cette dynamique. Des communautés établies à l’étranger peuvent jouer un rôle essentiel dans la solidarité et le développement du pays. Toutefois, certaines discussions numériques reproduisent, voire amplifient, les antagonismes du territoire d’origine. La distance géographique ne neutralise pas les fractures ; elle peut même faciliter la diffusion de discours radicaux, loin des conséquences immédiates qu’ils produisent sur le terrain.
La guerre au Soudan, déclenchée en avril 2023, constitue un facteur aggravant. Les liens familiaux et communautaires transfrontaliers ont contribué à internationaliser certaines perceptions du conflit. Un rapport des Nations unies publié en 2025 documente l’engagement de groupes tchadiens auprès de forces soudanaises antagonistes, avec des affiliations et des intérêts qui varient selon les acteurs. Ces éléments ne permettent cependant pas de généraliser à l’ensemble des communautés tchadiennes. La transformation de ces engagements en trophées identitaires sur les réseaux sociaux, lorsqu’elle est constatée, contribue néanmoins à banaliser la glorification de la violence.
Les conséquences dépassent le monde numérique. Les discours de stigmatisation peuvent nourrir la méfiance, légitimer les représailles et fragiliser les relations entre voisins. Les violences intercommunautaires, notamment celles de Mandakao en mai 2025, rappellent tragiquement que les tensions identitaires peuvent se conjuguer à des conflits fonciers, agropastoraux et institutionnels. Aucun de ces drames ne saurait toutefois être expliqué par la seule appartenance ethnique.
La réponse exige donc une distinction claire entre fierté culturelle et communautarisme exclusif. L’État doit garantir l’impartialité de la justice, prévenir les violences et sanctionner les infractions sans discrimination. Les responsables associatifs, les leaders traditionnels, les acteurs politiques et les administrateurs de plateformes doivent, pour leur part, refuser de transformer les différences en instruments de mobilisation hostile.
La diversité tchadienne ne doit être ni effacée ni instrumentalisée. Elle doit s’inscrire dans un projet commun où nul n’a besoin d’humilier une autre communauté pour affirmer sa propre dignité. Car lorsque le canton supplante la nation, que le clan remplace la citoyenneté et que la solidarité devient un concours de supériorité, c’est le contrat social lui-même qui se fissure.
Sakhaïroune Ousmane Kikigne
