Avec un cheptel estimé à plus de 140 millions de têtes, le Tchad figure parmi les grands pays d’élevage du continent africain. Pourtant, dans les marchés de N’Djamena et d’autres villes, le prix de la viande pèse lourdement sur le budget des ménages. Entre exportation du bétail sur pied, faibles capacités de transformation, coûts de transport et insuffisance des infrastructures, le pays peine encore à convertir son immense richesse pastorale en viande accessible à sa population.
Le paradoxe est saisissant. Le Tchad dispose d’un cheptel considérable composé notamment de bovins, d’ovins, de caprins et de camelins. Selon les données disponibles, le cheptel national dépasse les 140 millions de têtes. L’élevage constitue ainsi l’un des piliers de l’économie nationale et représente une source essentielle de revenus pour une grande partie de la population rurale.
Mais cette abondance animale ne signifie pas nécessairement abondance de viande bon marché. Dans les marchés tchadiens, particulièrement à N’Djamena, les consommateurs constatent régulièrement une hausse des prix. En mars 2026, des bouchers interrogés dans la capitale expliquaient notamment que le prix d’achat des animaux avait fortement augmenté. Un animal qui pouvait auparavant être acquis autour de 125 000 FCFA pouvait atteindre plus de 200 000 FCFA.
Cette augmentation du prix du bétail se répercute naturellement sur le prix payé par le consommateur. Des bouchers expliquaient ainsi que les mêmes sommes, notamment 500 ou 1 000 FCFA, permettent désormais d’obtenir moins de viande qu’auparavant.
L’une des principales explications réside dans l’organisation de la filière. Une partie importante du bétail tchadien est commercialisée sous forme d’animaux vivants et exportée vers les pays voisins, notamment le Cameroun et le Nigeria. Le pays tire donc des revenus de ses exportations, mais une part importante de la valeur ajoutée est créée après la sortie des animaux du territoire.
Or, abattre, découper, conserver, transformer et commercialiser la viande localement permettrait de créer davantage de valeur au Tchad et de développer une véritable industrie de la viande.
La faiblesse des infrastructures constitue également un obstacle. Les capacités d’abattage, les chambres froides, la chaîne du froid, l’approvisionnement énergétique et les moyens de transport restent insuffisants pour accompagner l’importance du cheptel. À l’abattoir frigorifique de Farcha, à N’Djamena, les contraintes énergétiques constituent notamment une charge importante, avec un recours aux groupes électrogènes.
À cela s’ajoutent les difficultés liées à l’élevage pastoral. Durant la période de soudure, les pâturages deviennent moins disponibles et les éleveurs doivent parfois recourir à l’achat d’aliments pour maintenir leurs animaux. Le transport du bétail, les soins vétérinaires, l’accès à l’eau et les différents coûts intervenant entre l’éleveur et le consommateur contribuent également au renchérissement final de la viande.
Le cas des dromadaires illustre particulièrement cette contradiction. Le Tchad possède plus de 11 millions de camelins, selon les données citées par la FAO, mais les capacités de transformation de cette production restent limitées.
Le véritable enjeu pour le Tchad n’est donc pas seulement d’augmenter son cheptel. Il consiste surtout à mieux organiser la filière, développer les abattoirs modernes, renforcer la chaîne du froid, améliorer les routes et l’énergie et encourager la transformation locale.
L’immense richesse pastorale tchadienne pourrait ainsi davantage profiter aux consommateurs, aux éleveurs, aux bouchers et à l’économie nationale. Car posséder des millions d’animaux ne suffit pas : encore faut-il être capable de transformer cette richesse en produits accessibles et en emplois durables.
Issaka Abdoulaye Ben
