Souvent banalisée ou passée sous silence, la pratique consistant à unir deux personnes « pour le meilleur et pour le pire », par la contrainte ou sans le consentement de l’un des futurs époux, prend, dans certaines localités du Tchad, une tout autre dimension. Loin de relever d’un choix librement consenti, le mariage devient une imposition familiale, où la volonté des principaux concernés s’efface devant les engagements, les intérêts et les considérations des parents. Une réalité sociale dont les conséquences sur les trajectoires individuelles restent trop souvent occultées.
Dans plusieurs milieux sociaux, le choix du conjoint demeure parfois une prérogative familiale. Des filles sont promises en mariage sans consultation préalable, au nom de la préservation des alliances, des intérêts économiques ou de la réputation familiale. Le refus peut entraîner des pressions psychologiques, des menaces et parfois une rupture avec les proches. La volonté individuelle se retrouve ainsi reléguée derrière les exigences du groupe familial.
Pour Alicia Remadji, sociologue, cette pratique traduit notamment la persistance de rapports sociaux inégalitaires. « Le mariage forcé révèle une conception de la famille dans laquelle la décision collective prend le dessus sur la liberté individuelle. La jeune fille est parfois considérée comme un instrument de consolidation des alliances familiales plutôt que comme une personne disposant du droit de choisir son avenir », analyse-t-elle.
Si les filles constituent les principales victimes, les hommes ne sont pas totalement épargnés. Certains subissent également des pressions pour épouser une cousine ou une autre parente, en raison d’engagements préalablement contractés entre les familles. Ces situations, moins fréquemment évoquées, témoignent d’une même confiscation du libre arbitre.
Sur le plan religieux, Mahamat Djabir, juriste de formation et spécialiste du droit islamique, rappelle que le consentement constitue un principe fondamental du mariage en islam. « Le mariage n’est pas un acte que les parents peuvent imposer arbitrairement à leurs enfants. Le consentement des futurs époux est indispensable. Le Prophète Muhammad a d’ailleurs reconnu à une femme le droit de contester un mariage conclu par son père sans son accord », explique-t-il.
Il fait référence au « récit authentique de Khansā bint Khidām, rapporté par Al-Bukhari, dans lequel une femme saisit le Prophète pour contester le mariage conclu par son père, sans son consentement. Le Prophète lui reconnaît alors le droit de faire valoir sa volonté », explique le juriste à notre micro.
Sakhaïroune Ousmane Kikigne
