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Dans la capitale tchadienne, les relations de voisinage semblent progressivement perdre certaines de leurs valeurs traditionnelles. Entre individualisme, méfiance, replis identitaires, communautaires et religieux, la solidarité de proximité est mise à l’épreuve. Une évolution qui soulève des interrogations sur l’avenir du vivre-ensemble.

À N’Djamena, partager une rue, une concession ou un quartier ne signifie plus forcément partager une vie commune. Dans certains quartiers de la capitale, des habitants vivent pendant des années à quelques mètres les uns des autres sans véritablement entretenir de relations. Les salutations se font parfois rares, les visites spontanées deviennent moins fréquentes et l’entraide, autrefois considérée comme une évidence, semble progressivement céder du terrain.

Autrefois, les événements heureux comme les moments douloureux constituaient des occasions de rapprochement. Un mariage, un décès, une maladie ou une difficulté familiale mobilisaient souvent les voisins, indépendamment de leurs origines. Aujourd’hui, ces habitudes connaissent des transformations. Les préoccupations individuelles, les tensions quotidiennes et la méfiance semblent parfois prendre le dessus sur les réflexes de solidarité.

À cette évolution s’ajoute un phénomène plus préoccupant : le repli identitaire, communautaire et religieux. Dans certains milieux, les relations sociales tendent à se construire prioritairement autour de l’appartenance ethnique, provinciale ou confessionnelle. L’origine de l’autre peut ainsi devenir un critère, conscient ou non, dans l’établissement des rapports humains. Une situation qui risque de fragiliser les liens entre des populations pourtant appelées à partager les mêmes espaces de vie.

Les réseaux sociaux peuvent également contribuer à cette fragmentation. Les discours communautaires, les comparaisons identitaires et les messages de défiance qui circulent sur certaines plateformes alimentent parfois des perceptions négatives de l’autre, y compris dans les relations quotidiennes.

Pour éclairer cette mutation, Alicia Remadji, sociologue de formation, apporte une lecture sociologique du phénomène. L’urbanisation rapide, la précarité, les transformations des modes de vie et l’affaiblissement des espaces de dialogue constituent autant de facteurs susceptibles de modifier les rapports entre voisins. Le repli vers des cercles familiers peut devenir une recherche de confiance et de protection, mais il devient problématique lorsqu’il se transforme en exclusion.

Pourtant, le voisin demeure souvent le premier recours en cas d’urgence, avant même l’intervention de la famille éloignée ou des institutions.

À N’Djamena, la question dépasse donc les simples querelles de voisinage. Elle touche à la capacité des habitants à préserver une communauté de destin au-delà des différences d’origine et de religion. Car vivre ensemble ne consiste pas seulement à partager un espace géographique, mais aussi à reconnaître l’autre comme un membre à part entière de la même société.

Sakhaïroune Ousmane Kikigne

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