Pour des raisons de sécurité, nous avons choisi de protéger son identité et de l’appeler X. Militant centrafricain engagé pour la défense des droits de l’homme, il affirme avoir été victime d’arrestation arbitraire, de détention, d’actes de torture et de sévices commis par des mercenaires russes du groupe Wagner dans une ville de République Centrafricaine. Aujourd’hui en exil dans un pays européen, il témoigne sur la prédation des ressources minières de son pays par le groupe Wagner, les persécutions visant les voix critiques, ainsi que les exactions et violations des droits humains commises contre les populations civiles centrafricaines. Interview.

Q : Monsieur, vous êtes cadre de la société civile centrafricaine, militant pour les droits humains et singulièrement pour la protection de l’environnement. Récemment, en début de ce mois de juin 2026, un rapport de l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) a publié une enquête sur les pillages et les exactions liés au groupe Wagner en République centrafricaine, faisant état de 5 tonnes d’or sorties illégalement du pays pour une valeur de 500 millions de dollars, d’une exploitation minière sans contrôle à Ndassima, et d’un système de racket systématique visant les ONG humanitaires dans la région de Zémio. Que pouvez-vous nous dire, sur le terrain, de l’impact réel de ces pillages sur les populations riveraines de la mine de Ndassima ?

X : Je connais très bien cette région de la Centrafrique concernée par ce pillage de ressources naturelles et le crime organisé. J’y connais la réalité sur le terrain et les souffrances des populations locales. J’ai vu de mes propres yeux comment nos diamants et or quittent chaque jour notre pays pendant que le peuple centrafricain continue de vivre dans l’extrême pauvreté, l’insécurité et les violations des droits.

Concernant la mine d’or de Ndassima, située à plusieurs dizaines de kilomètres de Bambari, dans la préfecture de la Ouaka, les conséquences sont extrêmement graves pour les populations riveraines. Cette mine représentait historiquement une source de survie pour des milliers de familles vivant de l’orpaillage artisanal. Mais depuis la prise de contrôle du site par les réseaux liés au groupe Wagner, les populations locales ont été exclues de leurs propres terres ancestrales et ressources. Aujourd’hui, plusieurs zones minières sont totalement militarisées et interdites d’accès, même les autorités centrafricaines notamment de la brigade minière n’arrivent pas à y accéder aux sites pour de contrôle. Les habitants parlent régulièrement d’intimidations, d’arrestations arbitraires, de violences, de tortures et de disparitions de personnes accusées d’avoir pénétré dans certaines zones contrôlées par les mercenaires russes. À Ndassima, quand on parle du groupe Wagner, les habitants parlent surtout de peur et de terreur. Pendant ce temps, les richesses continuent de quitter le pays alors que les localités autour de ces sites restent abandonnées, sans routes, écoles, sans hôpitaux, sans accès réel à l’eau potable ou à l’électricité.

Q : Le même rapport évoque l’utilisation d’avions militaires pour évacuer l’or via le Cameroun et le Tchad. Avez-vous pu recueillir des témoignages locaux confirmant ces mouvements aériens, et ces vols bénéficient-ils, selon vous, d’une complicité passive des autorités de ces pays voisins ?

X : Oui. Plusieurs témoignages recueillis localement font état, depuis plusieurs années, de mouvements aériens au sein des aéroports des provinces du pays dont celui de Bambari. Des habitants rapportent avoir régulièrement observé des avions cargos ou à usage militaire opérant de manière discrète. À Bambari, les mercenaires russes ont installé leur base militaire au niveau de l’aéroport situé à quelques kilomètres du centre-ville, au nord, sur la route nationale 2 en direction de Bangui, la capitale. Cet aéroport se situe dans une zone isolée et sert de point logistique pour le transport de matériels, d’équipements et des minerais extraits de la mine de Ndassima. Depuis le centre-ville de Bambari, qui se trouve sur une position élevée, on peut observer régulièrement des avions atterrir et décoller de jour comme de nuit et sans interruption faisant du bruit et du nuage de poussières dans le ciel. Les habitants observent des convois interrompus de camions transportant des conteneurs contenant du matériel, des équipements et des camions-citernes chargés de carburant traversant tous les jours la ville en direction de la zone minière de Ndassima.

Au retour de la mine de Ndassima, certains de ces camions transportaient des caisses scellées en direction de l’aéroport de Bambari. Ces caisses sont ensuite chargées dans des avions qui atterrissent et décollent régulièrement, sans que les habitants connaissent leur destination finale. Ces mouvements ont alimenté de nombreuses interrogations parmi la population locale, qui a le sentiment de voir les richesses minières du pays quitter la région sans que cela ne bénéficie réellement aux populations locales et au peuple centrafricain dans son ensemble.

Plusieurs rapports internationaux, dont ceux consacrés à la prédation et l’exploitation des ressources minières en Centrafrique, évoquent l’existence de circuits clandestins d’exportation de l’or et diamant centrafricain, avec des passages possibles par des pays voisins avant son acheminement vers d’autres destinations. Concernant une éventuelle implication directe des autorités des pays voisins, il convient de rester prudent en l’absence de preuves précises. Toutefois, il est difficile d’imaginer des mouvements d’une telle ampleur sans l’existence de facilités logistiques, de failles dans les mécanismes de contrôle ou, dans certains cas, d’une forme de tolérance à différents niveaux. Le principal problème demeure l’absence de transparence sur les volumes réellement exportés, les itinéraires empruntés et les bénéficiaires économiques de ces ressources.

Q : L’enquête documente un système d’extorsion à Zémio, où des mercenaires Wagner, des gendarmes et des soldats locaux rackettent les ONG. Pouvez-vous nous décrire concrètement le fonctionnement de ce système ? S’agit-il de faits isolés ou d’une pratique généralisée ?

X : Malheureusement, ce système n’est pas un cas isolé. Plusieurs acteurs humanitaires présents dans l’est, le sud-est et le nord-est du pays décrivent des pratiques similaires depuis plusieurs années. Concrètement, des barrières informelles sont installées sur plusieurs axes routiers. Les ONG humanitaires doivent souvent payer pour faire passer leurs véhicules et l’aide humanitaire (médicaments, vivres) destinée aux populations vulnérables victimes des conflits armés et des exactions des mercenaires du groupe Wagner. Sans paiement, certains convois peuvent rester bloqués pendant des heures et des jours. À Zémio, une ville du sud-est de la Centrafrique, à plusieurs centaines de kilomètres de Bangui, plusieurs témoignages parlent d’un système impliquant des mercenaires du groupe Wagner et les forces armées centrafricaines (FACA). Les montants exigés varient selon les cargaisons transportées ou les destinations. Cela ralentit fortement l’aide humanitaire et complique énormément l’accès des populations vulnérables à l’assistance.

À Bria, une ville diamantifère située dans le nord-est de la République Centrafricaine, dans la région du Fertit, plusieurs tensions ont également été signalées entre les forces de maintien de la paix de l’ONU dans le cadre de la MINUSCA et les mercenaires russes du groupe Wagner, ces derniers entravent régulièrement les opérations humanitaires et l’accès des organisations humanitaires aux populations vulnérables dans la région.

Q : Sur le plan environnemental, l’exploitation de la mine de Ndassima utilise probablement des substances toxiques comme le mercure ou le cyanure. Avez-vous constaté des cas de contamination des eaux, de maladies ou de mortalité du bétail dans les villages environnants ?

X : Les inquiétudes des populations locales sont très importantes sur le plan environnemental. Dans plusieurs villages proches de Ndassima, des habitants parlent de rivières devenues troubles, de disparition de poissons et de changements visibles dans l’eau utilisée quotidiennement par les communautés et le bétail. Certaines personnes évoquent aussi des cas inhabituels de maladies de peau, de douleurs abdominales ou de troubles digestifs du fait de l’utilisation du mercure dans l’extraction de l’or dans le lit des cours d’eau et la rivière Ouaka. Des éleveurs parlent également de pertes de bétail après consommation d’eau provenant de certaines zones proches des activités minières. Le problème, c’est qu’aucun contrôle environnemental indépendant sérieux n’est aujourd’hui possible dans ces zones sous contrôle militaire du groupe Wagner.

Q : Le gouvernement centrafricain a-t-il réagi à ce rapport ? Avez-vous été approché ou avez-vous subi des pressions depuis sa publication ? Et quelle réponse attendez-vous de la communauté internationale ?

X : Comme à leur habitude, les autorités centrafricaines rejettent ce type de rapports internationaux, qu’elles qualifient de campagnes de désinformation visant à discréditer leurs partenaires russes. De leur côté, les autorités centrafricaines et russes soutiennent que ces accusations seraient orchestrées par la France, qu’elles accusent de chercher à retrouver son influence en République Centrafricaine après son retrait. Parallèlement, les acteurs russes présents en République Centrafricaine sont également accusés d’avoir mené des campagnes de désinformation visant les intérêts français dans le pays. Dans ce contexte, plusieurs entreprises françaises ont quitté la République Centrafricaine, dont TotalEnergies. Aujourd’hui, le groupe nucléaire français Orano et les autorités centrafricaines tentent de renouer le dialogue autour du contentieux lié au permis d’exploitation du gisement d’uranium de Bakouma, dans le sud du pays.

Mais sur le terrain, les défenseurs des droits humains, les journalistes et les acteurs de la société civile vivent dans un climat de peur permanent. Toute personne qui critique publiquement les exactions des mercenaires du groupe Wagner commises contre les populations civiles ou dénonce la prédation des ressources naturelles du pays par les sociétés écrans liées aux intérêts russes s’expose à des intimidations, des menaces et à des risques d’arrestations arbitraires, d’enlèvement, des actes de torture, de disparition et d’assassinat. En 2018, trois journalistes russes ont été tués près de Sibut, une ville située à plusieurs centaines de kilomètres au nord de Bangui, alors qu’ils enquêtaient sur les activités du groupe Wagner en République Centrafricaine. Il existe des intimidations, pressions et des graves menaces contre les voix critiques en République Centrafricaine.

Q : Enfin, militez-vous pour une saisine de la Cour pénale internationale ou pour des sanctions ciblées contre les responsables identifiés ? Et quels sont les principaux risques pour vous et vos collaborateurs sur le terrain ?

X : Je pense qu’il est temps que les mécanismes internationaux compétents notamment la Cour pénale internationale et la Cour pénale spéciale déjà présente depuis 2018 en Centrafrique, s’intéressent davantage à ce qui se passe actuellement dans le pays dont les exactions et violations des droits de l’homme par ces mercenaires étrangers et par des éléments des forces de défense et de sécurité contre les populations civiles, en particulier celles visant la communauté confessionnelle minoritaire du pays.

Depuis plusieurs années, de nombreux rapports documentent des faits extrêmement graves dont des exécutions extrajudiciaires, actes de torture, disparitions forcées, pillages de ressources naturelles, violences contre les civils et répression contre les voix critiques dont les défenseurs des droits humains, les journalistes, les acteurs de la société civile et les opposants politiques. Des sanctions ciblées contre les responsables impliqués, y compris les réseaux économiques qui profitent de ces activités, me paraissent nécessaires. Mais il faut être lucide, travailler aujourd’hui sur ces questions en Centrafrique est extrêmement dangereux. Les défenseurs des droits humains, les journalistes, les acteurs humanitaires, les militants de la société civile vivent sous pression permanente et beaucoup craignent des arrestations arbitraires, des enlèvements ou des représailles violentes, de disparition et assassinat.

Malgré cela, nous continuons ce travail parce que les victimes ont droit à la vérité et à la justice, et parce que les ressources naturelles de notre pays ne doivent pas continuer à être exploitées dans l’opacité, la violence et la peur sans profiter aux populations qui vivent dans une extrême pauvreté et sans accès aux services sociaux de base.

Entretien réalisé par la rédaction.

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