
Ce 16 mai 2026 marque le premier anniversaire de l’arrestation de Succès Masra, l’opposant et ancien Premier ministre tchadien. Incarcéré depuis un an, il a été condamné en août 2025 à 20 ans de prison pour « incitation à la haine » et « complicité de meurtre ». À cette occasion, le Dr Ndolambaye Sadé, l’un de ses vice-présidents, a publié un long témoignage dans lequel il dénonce un « enlèvement extrajudiciaire » et appelle à la libération du président Masra.
16 mai 2025 – 5h46 : une opération qui ressemble à un enlèvement
Dans un texte intitulé « Enlèvement du président Succès Masra : comment tout s’est déroulé », le Dr Ndolambaye Sadé revient sur les faits avec une précision horaire et visuelle glaçante.
« Il était exactement 5h46 du matin lorsque les hommes en treillis emmenèrent le président Masra hors de notre résidence. Cette image reste gravée dans ma mémoire avec une précision douloureuse. »
Selon son récit, tout a commencé vers 5h37, lorsqu’il est réveillé par des bruits inhabituels dans la cour. Une quarantaine d’hommes armés, en tenue militaire, avaient envahi la résidence, neutralisé les agents de sécurité affectés à la protection de l’opposant, et pris le contrôle total des lieux.
« Les coups résonnaient dans toute la maison. Les murs semblaient vibrer sous la violence de l’opération », écrit-il.
Depuis sa chambre au rez-de-chaussée, le Dr Sadé dit avoir vu au moins cinq hommes cagoulés s’acharner sur la porte du salon de Succès Masra. Il se connecte alors au système de vidéosurveillance et suit, impuissant, la scène. L’opposant, qui venait de s’allonger après avoir travaillé toute la nuit, a été réveillé « par les canons de deux fusils d’assaut braqués sur lui ».
Masra aurait alors demandé calmement la permission de s’habiller avant d’être emmené, entouré d’hommes armés, puis embarqué dans un minibus blanc escorté par plusieurs pick-up de la police judiciaire.
Un détail troublant : d’anciens agents de sécurité parmi les assaillants
Le vice-président souligne un point particulièrement inquiétant : « Au moins deux des éléments ayant participé à cette opération faisaient partie des forces spéciales affectées à notre sécurité après notre retour d’exil. Ces mêmes hommes avaient auparavant inspecté la résidence avant notre installation. »
Pour lui, ce détail lève toute ambiguïté : il ne s’agissait pas d’une simple opération de police, mais d’une opération « extrajudiciaire » parfaitement coordonnée.
Une condamnation controversée à 20 ans de prison
Rappelons que Succès Masra a été jugé et condamné en août 2025 lors d’un procès expéditif de quatre jours. Il a été reconnu coupable d’« incitation à la haine » et de « complicité de meurtre », accusation liée à un conflit intercommunautaire ayant fait 42 morts dans la province du Logone Occidental. La justice lui reprochait un discours prononcé en 2023, antérieur aux violences.
Il purge actuellement une peine de 20 ans de prison, assortie d’une amende d’un milliard de francs CFA (environ 1,5 million d’euros). Ses avocats ont dénoncé un « dossier vide », et plusieurs ONG, dont Human Rights Watch, ont jugé cette condamnation comme un signal inquiétant contre toute voix dissidente au Tchad.
« Un an après, notre peuple attend toujours l’espoir d’un véritable changement »
Dans son témoignage publié ce 16 mai 2026, le Dr Ndolambaye Sadé ne se contente pas de relater les faits. Il lance un appel solennel :
« Un an plus tard, le président Masra demeure privé de sa liberté et de ses droits fondamentaux. Pourtant, une nation ne se construit ni dans la peur ni dans la répression. Elle se construit dans le dialogue, dans le débat contradictoire. »
Il estime que « la décrispation du climat national ne pourra devenir réalité qu’à travers des gestes forts d’apaisement, à commencer par la libération du président Masra ainsi que celle de tous les prisonniers politiques ».
Et de conclure, avec émotion : « Malgré les irrégularités juridiques et judiciaires entourant cette affaire, le président Masra a choisi le chemin du pardon, de l’unité et de la fraternité, convaincu que la paix demeure plus puissante que la vengeance. Accordez-lui sa liberté. Car un an après son arrestation, notre peuple attend toujours l’espoir d’un véritable changement. »
Son message est accompagné des hashtags #VPN et #LibérezSuccèsMasra.
Silence des autorités tchadiennes
À ce stade, les autorités tchadiennes n’ont pas réagi officiellement à ce témoignage. Le régime de Mahamat Idriss Déby maintient que la procédure judiciaire a été régulière et que Succès Masra répond légalement de ses actes. Mais pour ses partisans et une partie de la communauté internationale, ce dossier reste l’un des symboles les plus marquants de la répression politique au Tchad depuis l’accession au pouvoir du président Déby en 2022.
Kissia Dani
