
Qui est journaliste ? Qui fait partie de la presse ? CâĂ©tait le dĂ©bat de la semaine. Je ne vais ni revenir sur le dĂ©bat ni rĂ©pondre Ă ces deux interrogations. Dâabord parce quâavec la montĂ©e du numĂ©rique, les choses ont dĂ©finitivement changĂ© et ces questions nâont que peu dâintĂ©rĂȘt pour le public, principal consommateur dâinformation. Cependant, je ne vais pas me priver de charger mes confrĂšres et nos organes de presse dans cette analyse.
La pilule de la rĂ©volution (si le mot est lourd, je vous laisse le choix entre lâĂ©volution et le changement) est amĂšre, douloureuse, tel un animal lors du processus de mutation. Mais elle est nĂ©cessaire, car plus tard, teintĂ©e de rĂ©ticence, il sera sĂ»rement trop tard. Un mĂ©dia, quel quâil soit, nâest rien sans un public, un grand public. OĂč se trouve-t-il ? Comment le retrouver ? Comment le « conquĂ©rir » sans influence ? Etc. Ces questions, chaque mĂ©dia sĂ©rieux, dotĂ© dâune vision et qui espĂšre traverser les ans et les dĂ©cennies, doit se les poser. Au cas contraire, quâil ferme et devienne dĂ©taillant de stylos Bic (parce que lĂ -bas, on nâa pas encore changĂ© lâĂ©quipe sĂ©culaire qui gagne toujours).
Au Tchad, si les mĂ©dias traditionnels tirent le diable par la queue, câest parce quâils ont refusĂ© de prendre le train du numĂ©rique (bien sĂ»r que le train nâa pas quittĂ© le quai et quâil nâest guĂšre trop tard pour se rattraper). Pourtant, au moment oĂč, au Tchad, nous Ă©voquons la transition de lâanalogique au numĂ©rique, des mĂ©dias comme Skyrock se sont dĂ©jĂ numĂ©risĂ©s et Mediapart est dĂ©jĂ 100 % numĂ©rique. Des exemples comme ceux-lĂ , il y en a partout pour celui qui peut mettre son ego de cĂŽtĂ© et muter quand câest nĂ©cessaire. Aujourdâhui, les journaux classiques nâarrivent mĂȘme pas Ă paraĂźtre rĂ©guliĂšrement et il faut une alchimie pour Ă©couler les imprimĂ©s. Les radios, qui sont encore les premiers canaux dâinformation, perdent de jour en jour de lâaudience. Tout cela sâexplique par leur absence dans la sphĂšre numĂ©rique.
Le succĂšs que connaĂźt Le Ndjam Post, câest en grande partie grĂące Ă TikTok. Contrairement aux autres rĂ©seaux sociaux, il est, Ă mon sens, le seul qui soit accessible sans pour autant avoir un compte, chose qui facilite la tĂąche Ă des millions de Tchadiens qui, dâune part, ne veulent pas et, dâautre part, ne peuvent pas se crĂ©er un compte. Tchad Infos et MRTV veulent emboĂźter le pas. Le premier, trĂšs suivi sur Facebook et lu sur le web, nâarrive pas Ă diversifier ses contenus TikTok, se contente des vox populi et mise sur lâeffet du buzz. Le second relaie ses contenus tĂ©lĂ©visĂ©s sur TikTok. Quelle mauvaise idĂ©e !
Le vide demeure encore trop profond et les autres mĂ©dias ne veulent (le mot est juste) pas le remplir. Pourtant, la nature a horreur du vide ; ce sont ceux quâon appelle les tiktokeurs qui tendent Ă le remplir. Bonjour lâamateurisme ! Informer est une mission suffisamment importante pour que les journalistes et les mĂ©dias ne laissent pas ce terrain aux non-professionnels. Mais en mĂȘme temps, on ne peut pas leur en vouloir dans la mesure oĂč ce ne sont pas eux qui ont choisi dâinformer, mais ce sont les dĂ©tenteurs dâinformations qui les poussent, voire les soudoient, Ă se livrer Ă cet exercice. Les politiques, eux, sont en grande partie responsables de ce qui est en train de devenir un dĂ©sordre : plus soucieux dâavoir une « large diffusion » et les pages Facebook fictives ayant montrĂ© leurs limites, ces hommes et femmes se sont tournĂ©s vers ces crĂ©ateurs de contenu, moins exigeants que les mĂ©dias et moins soucieux de lâĂ©thique que les journalistes.
En plus dâinformer, les mĂ©dias doivent toucher un nombre consĂ©quent et illimitĂ© de personnes. Facebook est dĂ©passĂ© ; la gĂ©nĂ©ration Z nây est plus. Ceux qui nâont pas eu la chance dâaller Ă lâĂ©cole nây sont pas. Nos parents des milieux ruraux non plus. Il ne reste quâun petit groupe qui âsâĂ©litiseâ du jour au lendemain ; une poignĂ©e de main, jâallais dire.
MĂ©dias et journalistes ne doivent pas se lamenter, pleurnicher et couler encre et salive ; ils doivent reprendre le terrain de lâinformation. Partout. Les crĂ©ateurs de contenu, quant Ă eux, ne doivent pas se considĂ©rer comme des rivaux de personnes dont le mĂ©tier est encadrĂ© par des lois, du moment oĂč ils jouissent encore dâune large libertĂ©.
Souleymane Torbo, journaliste
